UN MUR D’INCOMPRÉHENSION

Ce jour-là, je fus incapable de vivre normalement, incapable de prier, incapable de manger, et, quand vint l’heure de la récréation, je demandai à mère Anne la permission de ne pas y participer. Naturellement, elle me questionna et je décidai de commencer par me confier à elle.

Je lui avais déjà raconté l’histoire de la « visite nocturne » ; je la lui rappelai avant de lui faire part de ma conversation avec Agnès. Elle n’intervint pas une seule fois pendant mes longues explications, et je fus réellement stupéfaite lorsque, d’une voix sèche, elle balaya mes illusions, affirmant tout simplement que le viol de Cécile n’était qu’une « juste punition envoyée par le Seigneur » et que rien ne prouvait qu’il s’agît du même individu. Et elle conclut, tandis que la cloche annonçait l’office : « Tu n’as pas à témoigner, puisque, de toute façon, à toi il n’a rien fait. »

Agnès, qui était restée à l’hôtellerie, attendait pour connaître ma résolution, et nous nous retrouvâmes au parloir. Je lui dis qu’aucune décision n’avait encore été prise au niveau du monastère, mais lui promis à nouveau que je ferais l’impossible pour Cécile. Avant de partir, elle me laissa deux Express et un Nouvel Observateur. Elle me dit aussi qu’elle avait trouvé les offices très beaux.

Agnès partie, je retournai au noviciat pour y attendre l’abbesse, dont j’avais obtenu un rendez-vous. Je m’installai face à mère Anne et feuilletai les revues. Je n’arrivais pas à m’intéresser aux articles et fixais mère Anne sans arrêt. Elle me pria de cesser de la dévisager et me répéta que la seule chose que l’on pût faire pour Cécile était de prier pour elle et pour le repos de son esprit.

La mère ne tarda pas et m’emmena dans son bureau. Je lui répétai alors tout ce que j’avais déjà appris à mère Anne, en insistant sur l’importance de mon témoignage. Elle adopta immédiatement une attitude négative, m’avisant qu’elle ne m’autorisait ni à écrire ni à téléphoner à l’inspecteur chargé de l’enquête. Et, de toute façon, pour une question aussi délicate, elle devait demander conseil à des « personnes avisées ». J’allais protester, lorsqu’elle ajouta, pensant avoir trouvé un argument de poids, que, Cécile n’étant pas vierge, le viol qu’elle avait subi n’était pas « si grave que ça ». Pour conclure, elle affirma que, si elle était enceinte, ce ne serait pas un problème, ses parents étant suffisamment aisés pour ne pas laisser l’enfant dans le besoin.

À partir de ce moment-là, je perdis le contrôle de moi-même et, devant cette vieille femme intolérante, je me mis à hurler que si Cécile était enceinte, elle avorterait et qu’elle-même, qui – grâce à son univers protégé – n’avait jamais rien connu, rien compris, n’avait pas le droit de porter un jugement. Je la menaçai enfin de ne pas la laisser en paix, ni mère Anne ni quiconque, jusqu’à ce que j’obtienne la permission de témoigner.

L’abbesse, me voyant dans cet état d’esprit, devint conciliante et essaya de m’expliquer sa manière de voir : Dieu me protégeait, Dieu me voulait comme épouse et n’avait pas permis qu’on me fît du mal. Bien sûr, j’avais commis quelques erreurs de parcours, mais le Seigneur aime les repentis…

À l’appui, elle me raconta l’histoire suivante : elle-même et deux amies voulaient être religieuses, mais les deux amies se marièrent. Résultat : l’une mourut en couches et l’autre succomba à une hémorragie ; de plus, leurs maris n’avaient pas été fidèles… alors qu’elle-même avait toujours connu le bonheur. Sans vouloir être méchante, on pouvait en conclure que le Seigneur les avait « punies ». Le viol de Cécile était chose comparable.

J’étais outrée ; et les paroles me faisant défaut, je ne pus que la supplier en pleurant de me laisser témoigner.

La cloche annonça les vêpres. Je ne pus me lever, demeurant prostrée, la tête dans les mains, entendant vaguement le chant harmonieux des sœurs. Au bout de quelques minutes, je demandai à l’abbesse, qui n’osait se lever, à qui elle comptait s’adresser pour obtenir les conseils dont elle avait parlé. Elle me cita le père Marc, un notaire de la ville et un avocat ami du monastère. Ensuite, elle me proposa de réciter l’office avec elle, sur place, mais je refusai et quittai son bureau.

Devant ce mur d’incompréhension et effrayée par mon propre désarroi, je mis tout mon espoir dans Marie et lui demandai de la rencontrer dans le jardin, dimanche après la messe.

Cette nuit-là ne fut pour moi qu’insomnie, remise en question, angoisse. Je vis à quel point l’univers dans lequel je vivais était protégé, je constatai le fossé qui existait entre nous, les moniales, et toutes les autres. Je m’assoupis enfin vers le matin et, pour la deuxième fois, je n’entendis pas la cloche du lever. Mère Anne me laissa dormir jusqu’au petit déjeuner. En buvant mon café, je regardai l’abbesse manger goulûment une moitié de baguette. Elle paraissait entièrement concentrée sur le plaisir de la nourriture.

Je passai toute la journée à traîner au noviciat.

Dès le lendemain, Marie, pleine de sollicitude, vint me rejoindre dans le jardin. Mon air fatigué l’inquiétait et elle voulait savoir ce qui n’allait pas. Je lui racontai tout. Ses réactions furent – en gros – comparables à celles de notre mère : là où j’attendais de Marie compassion, elle parla punition. Pour conclure, elle ajouta que moi, j’étais vraiment sur la bonne voie d’une vie religieuse parfaite : un grand respect des sœurs, une vie recueillie, serviable et attentionnée – malgré quelques caprices relatifs à la nourriture, que…

Je l’arrêtai ! Petite sœur chérie, toi aussi tu es contre moi, tu parles « châtiment » et non « justice ». Je lui pris la main et la serrai très fort en lui disant : « Petite sœur, si vous m’empêchez de porter témoignage, je ne pourrai plus vivre parmi vous, car personne n’a le droit de fuir ses responsabilités. »

Nous connûmes alors un moment d’intense émotion. Marie, les larmes aux yeux, protesta : « Tu ne peux pas partir, ta vie est ici, à A., c’est dans ce monastère que Dieu te veut. » Cette conversation aurait peut-être ouvert la voie à une meilleure compréhension, si la fenêtre du bureau de l’abbesse ne s’était ouverte brusquement. Elle frappa dans ses mains ; cela signifiait qu’elle voulait me voir.

Je montai remplie d’espoir. Peut-être avait-elle changé d’avis ? Mais non, elle voulait seulement me parler de ma santé : j’avais l’air épuisée et quelques remontants s’imposaient. Je refusai catégoriquement ; il n’était pas question que je prenne n’importe quel médicament sans l’avis d’un médecin. La discussion qui s’ensuivit fut interrompue par la sonnerie du téléphone. L’abbesse décrocha et son visage se figea. C’était Cécile qui demandait à me parler. Je me saisis du récepteur et déjà Cécile me noyait de questions : Agnès était-elle venue ?… Étais-je au courant ?… Elle comptait sur moi… Agnès m’avait-elle bien expliqué ?… M’avait-elle donné les coordonnées du commissariat ?… Il me fallait écrire dès aujourd’hui, ou mieux, téléphoner…

Devant mon mutisme, elle s’inquiéta : y avait-il des problèmes au monastère ? Je lui répondis simplement oui, ne pouvant lui parler librement, puisque l’abbesse était restée dans la pièce. Cécile, désemparée, me proposa de rappeler dans la semaine.

Cette conversation, dont elle avait deviné le sens sans en percevoir les paroles, énerva la mère qui explosa : « J’espère qu’elle ne va pas nous embêter tout le temps avec son histoire ! »

Il faut croire que mon attitude et ma détermination à vouloir agir la préoccupèrent beaucoup puisque à la récréation du dimanche après-midi elle raconta aux sœurs que Cécile avait été violée ; les sœurs la regardèrent avec inquiétude. Une telle histoire… Sœur Saint-Jean-Baptiste hasarda quelques paroles en faveur de Cécile, mais la mère la rabroua en reprenant son argument favori : Cécile avait été punie, elle n’avait eu là que ce qu’elle méritait. Devant le silence lâche des religieuses, j’avais envie de crier : « Et le Dieu d’amour, qu’en faites-vous ? » Notre mère ne jugea pas utile de mentionner mon désir de témoigner. Il est vrai qu’elles ignoraient tout de ma vie « d’avant ».

J’obtins tout de même une faveur : la permission d’écrire au père Marc. Dans une longue lettre, je lui expliquai la situation et j’affirmai fermement que je quitterais A. si on m’empêchait d’intervenir.

En relisant ma lettre, je fus frappée par la détermination de la dernière phrase. Avais-je vraiment envie de quitter le monastère, ou étais-ce une menace dont je me servais pour arriver à mes fins ? Je ne savais plus très bien.

A l'ombre de Claire
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